Jean Lacouture,
l’éthique de la responsabilité

Bonjour à tous,

Mon ami Jean Lacouture nous a quitté.

Voici un hommage que j’ai publié dans le Huffington Post, le 20 juillet.

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J’aimais beaucoup Jean Lacouture.
Il était pour moi le journaliste exemplaire. Véritable connaisseur des sujets qu’il abordait, rigoureux, très souvent engagé sans jamais tomber dans le manichéisme, et toujours probe.

L’éventail de sa culture si vivante, et son éclectisme me plaisait : il pouvait parler aussi bien de De Gaulle que de Julie de Lespinasse ; de Montaigne que de Greta Garbo ; d’Hô Chi Minh que des jésuites ; de Germaine Tillon que d’Alexandre Dumas. Et toujours avec le même enthousiasme contagieux.

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J’ai pris un grand intérêt à la lecture de ses biographies, même si je ne partageais pas son principe de faire l’impasse sur les parts d’ombres de ses grands hommes. Mais bon, cela faisait partie de son besoin d’empathie sinon d’admiration. Il aimait aimer et il aimait admirer. Et ce trait de caractère me le rendait d’autant plus attachant.

J’ai eu le vif plaisir d’être par quatre fois son éditeur*, donc d’avoir eu la chance de le rencontrer à maintes reprises et finalement de le connaître assez bien.

J’aimais discuter avec lui. Mais en fait de discussions, nos échanges relevaient plus de la conversation que du débat. Cela ne nous avait pas empêché d’être plus d’une fois en désaccord sur des questions de politique internationale. Et bien-sûr, c’étaient-là les échanges les plus stimulants. Car Jean Lacouture faisait partie de ces intellectuels, comme Elie Barnavi ou Gérard Chaliand, que leurs engagements ne rendaient pas intolérants. Des intellectuels qui ne m’ont jamais poussé à partager leurs points de vue, se contentant de m’inviter à varier mon angle de vue pour examiner des questions sous des aspects différents.

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Il s’était trompé ? Oui, et plus d’une fois. Sur le Viêt-Cong, sur les Khmer rouges... Il était loin d’être le seul. Cependant, il ne manquera jamais de reconnaître ses erreurs : "Tenter d’écrire l’histoire instantanée, dira-t-il, entraîne beaucoup d’erreurs. C’est dans la correction de ces erreurs que consiste l’exercice responsable de ce métier."

C’était un modeste qui avait l’orgueil de son métier. Il était ce que l’on appelle maintenant un "journaliste à l’ancienne" : il ne s’est jamais abaissé à relever les "petites phrases" des hommes politiques, encore moins à traquer leurs lapsus, et, bien-sûr, il détestait le journalisme des tabloïds.

Son exigence éthique pouvait aller très loin, jusqu’à être paradoxale pour un professionnel de la presse. Je me souviens d’une conversation que nous avions eue à propos de l’affaire du Watergate :

" L’affaire du Watergate , me disait-il dit, est un scandale, oui. Mais aussi accompagnée d’une scandaleuse exploitation du scandale. Carl Bernstein et Bob Woodward ont réalisé une enquête formidable que le professionnel que je suis admire. Mais les conséquences ont été nocives, en ce qu’elles ont donné des lettres de noblesse (ou de succès) à un journalisme qui se confond avec la police et la justice. Dire la vérité est en soi une chose admirable, mais que deux journalistes se servent d’une histoire abjecte pour faire tomber un président -que j’ai toujours détesté, mais qui n’en était pas moins un homme d’État utile aux États-Unis-, qui sera remplacé par un crétin notoire puis par un homme trop faible, me laisse perplexe. Il y a des vérités fondamentales devant lesquelles doit s’incliner la raison d’État : la condamnation d’un l’innocent, l’usage de la torture, le trucage électoral ; il y en a d’autres dont la révélation tonitruante aboutit à détruire, sans nécessité absolue, les fondements du système démocratique. Quand le crime n’est pas monstrueux, la raison d’État doit l’emporter sur la vérité. Je sais que ce n’est pas un propos à la mode. C’est pour cela que je le tiens. D’une manière générale, on voit aujourd’hui la "sainte Investigation" remplacer la "sainte Inquisition", et je suis de ceux qui pensent que c’est dangereux aussi bien pour le beau métier de journaliste que pour la police et pour la justice -qui, au nom de l’État, et de l’intérêt public, retiennent d’innombrables "vérités". "Toute vérité est bonne à dire" : cette ânerie fait fureur aujourd’hui. Je sais que je me place sur un terrain dangereux. Pour autant, dans l’affaire du Watergate, s’il y avait des coupables, il n’y avait pas de victime. Le Watergate est une magouille policière antidémocratique, sans plus. Elle révèle des bas-fonds et des procédés ignobles, mais moins que les tripotages électoraux en Floride lors de l’élection de Bush Jr...

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Le citoyen moyen ne peut ni ne doit savoir tout ce que savent le Président, le Premier ministre, le ministre de l’Intérieur ou celui des Affaires étrangères. "You cannot know everything and you may not !" Bon dicton anglais. Le New York Times porte en manchette "All the news that fit to print" toutes les nouvelles dignes d’être publiées. Je tiens pour ma part qu’une société se juge à la qualité du ’secret’ qu’elle sait protéger..."

Oui, chez Jean Lacouture l’éthique de responsabilité l’emportait sur l’éthique de conviction.

Ce journalisme "responsable", porté par la génération des Jean Daniel, Pierre Viansson-Ponté, Jean Lacouture, Françoise Giroud et d’autres, fit partie de mon "éducation intellectuelle". Je leur dois beaucoup.

Un soir que nous évoquions sa vie, Jean Lacouture s’abandonna à me parler des éditions du Seuil des années soixante - soixante-dix, la grande époque des fondateurs Bardet et Flamand.
"C’est votre famille d’élection, lui dis-je.
- C’était ma famille, nuança-t-il (nous étions alors en 2001 et il y avait plus de 20 ans que Bardet et Flamand avaient pris leur retraite). Vous savez, André, Esprit et Le Seuil étaient un peu un concentré de ce que les catholiques de gauche pouvaient donner de meilleur."
Puis, avec un soupir un peu nostalgique, il ajouta :
"Et ce n’était pas si mal..."

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*1962, Algérie, la guerre est finie, (Ed. Complexe).
Voyage dans le demi-siècle, en collaboration avec Gérard Chaliand (Ed. Complexe).
Julie de Lespinasse, mourir d’amour, en collaboration avec Marie-Christine d’Aragon, (Ed. Complexe).
Malraux, itinéraire d’un destin flamboyant, entretiens avec Karin Müller (André Versaille éditeur).

José Artur, le plus délicieux des animateurs de radio nous a quitté

Bonjour à tous,

Voici un hommage que j’ai publié dans le Huffington Post, le 30 janvier.

Mon cher José,

Pour la première fois tu ne m’as pas fait rire.

Après Charb, Wolinski, Tignous, Cabu, voilà que toi aussi tu nous quittes.
Ta fille Sophie m’a dit combien tu étais attaché à cette petite bande de lurons, en particulier à Cabu, et que suite à ce massacre tu as fait un AVC. Une saloperie de plus des fanatiques islamistes...
Je suis très triste, mon vieux.

Toi à Paris, moi à Bruxelles, on ne se voyait pas très souvent, mais c’était à chaque fois un moment joyeux où nous parlions de ce qui nous excitait : le théâtre, le cinéma, la littérature...

J’ai envie de te parler de toi.
Pas de fausse pudeur, n’est-ce pas ? D’ailleurs, ça ne t’irait pas. Rôle de composition au-dessus de ton talent ! Comment annonçais-tu la couleur, déjà ? Ah, oui : "Parlons de moi, y a que ça qui m’intéresse !" (Paris, J’ai lu, 2001).

Comme tant d’autres, le soir, je t’écoutais assez régulièrement et je m’amusais bien (ben oui, de ce point de vue, je n’étais pas très original). Et un jour, je me suis rendu compte que je t’avais connu jeune : je devais avoir douze ou treize ans lorsque j’ai vu à la télévision le film de René Clément, Le Père tranquille, avec le merveilleux Noël-Noël. (Si tu le retrouves là-haut, embrasse-le donc de ma part, et dis-lui que c’est grâce à lui, que je confondais évidemment avec son personnage, que j’ai commencé à m’intéresser à la Deuxième Guerre mondiale, et en particulier à la Résistance. Maintenant que j’y pense, je me dis que la vision de ce film a dû contribuer à faire de moi un éditeur d’Histoire. Oh, bien sûr, je sais bien que, daté de 1946, ce film sent bon sa légende dorée « gaullo-communiste » de la Résistance. Mais j’ai beau avoir lu pas mal d’ouvrages sur l’Occupation, je garde au fond de moi, pour moi, et avec une mauvaise foi compacte, cette image-là de la Résistance. Tu lui diras, n’est-ce pas ? C’est important ! Pour moi, je veux dire.)
Quelques années plus tard, quand je devins cinémane, je revis Le Père tranquille au Musée du Cinéma de Bruxelles. Au générique, je découvris ton nom. Je m’interrogeai : José Artur ? Le José Artur ? Je me renseignai. Mais oui ! C’était toi, cet ado résistant aussi insupportable qu’attachant.

Par trois fois tu m’as fait l’amitié de m’inviter à ton Pop club : d’abord, pour mon spectacle Flaubert interprété par ton vieil ami François Perier, puis, plus tard, presque coup sur coup pour mon Voltaire et mon La Fontaine.

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Bien-sûr, tu n’avais pas manqué de te f.. de moi. À chaque fois ! Et à jet continu. Je ne te l’ai jamais dit, mais j’avais trouvé en toi une qualité que j’adorais chez mon père : l’art de mettre les gens en boîte, de leur sortir parfois des vacheries, mais avec une telle gentillesse, une telle tendresse même, que vos victimes ne pouvaient qu’être consentantes. (Variante atténuée, paraît-il, du syndrome de Stockholm...)
Tu avais, comment dire ? Une irrévérence désinvolte, drôle, culottée, mais jamais vulgaire. Je gage que dans une autre vie, tu as du être un proche du Régent, un de ses « roués », comme il les appelait.

Tu pouvais être intarissable, mais avec humour délices et orgues. Tout le monde avait remarqué que dans tes interviews tu n’hésitais pas à faire et les questions et les réponses. Probablement pour rajouter de « la cohérence au discours », pour dire comme les pédants.
Je viens d’entendre le témoignage de Jean-Michel Ribes, le directeur du Théâtre du Rond-Point (je sais que tu sais qui il est ! Je le rappelle discrètement pour ceux qui l’ignoreraient : c’est une lettre ouverte.) Jean-Michel Ribes donc, raconte que tu te félicitais d’avoir inventé l’interview-monologue : « Quand il posait une question, dit Ribes, à la fin de la question, l’émission était terminée et on n’avait plus la possibilité de répondre. » Une petite vacherie, mais un peu méritée, non ?

Je vais rappeler une anecdote. Elle est connue, mais elle m’amuse tellement que j’ai envie de la raconter à mon tour. Un soir que tu avais invité le romancier Daniel Picouly, l’attachée de presse de sa maison d’édition était venue t’annoncer, désolée, que ton invité ne viendrait pas parce qu’il avait du aller chercher sa gamine à l’école. Pas du tout fâché, tu arboras un grand sourire : enfin tu allais pouvoir faire une émission que tu contrôlerais du début à la fin, souverainement, sans être embêté par les propos intempestifs de ton invité. Et le plus naturellement du monde, tu lanças l’émission interprétant et ton rôle et celui de Picouly. Force fut de saluer un casting enfin parfait !

Mais dis-moi, José (sans transition, comme on dit chez toi), te souviens-tu que je te dois deux belles amitiés ?
Un jour tu me téléphones et tu me dis que Sophie et ta nièce Marie Giral venaient de commettre un texte sur leur grand-mère, « drôle mais très féroce ». Cependant, comme il s’agit de ta mère, tu te sens très mal placé pour juger de la chose, et tu me demandes si je veux bien y jeter un œil : après tout, c’est mon métier, non ? Bien évidement, j’accepte tout de suite.
Elles m’envoient leur manuscrit. Je le lis.
Sidéré ! Quoi ? José Artur, ce déconneur impénitent est le rejeton d’une famille de catholiques intégristes ? Je croyais connaitre un anar limite déjanté, et je découvrais que son monde originel était celui des Aristocrates de Michel de Saint-Pierre...

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José et Sophie Artur

Deux semaines plus tard, je rencontrai Marie et Sophie. Nous avons discuté à bâtons rompus pendant trois heures, lors desquelles elles me racontèrent mille anecdotes. Je riais de ce qu’elles me disaient et elles de me voir éberlué.
Le lendemain, je t’ai appelé pour te remercier de m’avoir fait rencontrer deux filles aussi sympathiques et drôles.
« Mouis, m’as-tu répondu, je reconnais que ce sont mes deux meilleures émissions nocturnes...
- José, je ne vous parle pas seulement de Sophie, je vous parle aussi de Marie. (À cette époque, on se vouvoyait encore.)
- Mon cher André, je vois que sous vos dehors d’homme libéré, vous êtes resté bien, bien petit bourgeois... »
Rideau.

Marie et Sophie avaient repris leur manuscrit et le remanieront pour un faire un one-woman-show qui sera interprété quelques mois plus tard par Sophie. Spectacle absolument désopilant !

Je me souviens aussi de l’envie que j’avais eue de publier deux courts textes de Claudel, tout-à-fait étonnants : La Mort de Judas et Le Point de vue de Ponce Pilate. Rien à voir avec le Claudel du Soulier de Satin (on raconte - et tu me l’as confirmé - que sortant de la représentation de cette pièce interminable, Sacha Guitry aurait murmuré : « Heureusement qu’il n’y avait pas la paire... ») Non, vraiment rien à voir. Deux textes iconoclastes qui devaient te plaire. J’ai donc immédiatement, pensé à toi pour la préface.
C’était à ton tour d’être éberlué : tu ne connaissais pas ces textes, et après lecture, tu m’as déclaré : « Si on m’avait dit qu’un jour on me demanderai de préfacer du Claudel, j’aurais bien ri. Mais ça va. Je prends ! »
Très vite (enfin trois semaines plus tard) lorsque je t’ai appelé pour savoir si tu avais pu t’y mettre tu m’as répondu : « Oui, oui. Bien sûr ! Ça commence comme ça :

« Allô, José Artur ? Pouvez-vous pour dans huit jours m’écrire une préface de deux, trois feuillets sur un Claudel mal connu ?
- Écoute, je ne sais pas qui tu es, je ne reconnais pas ta voix, mais arrête de te f... de moi. De toute façon, je n’ai pas le temps, je termine une thèse de 600 pages sur la fabrication des briques en Argonne de 1716 à 1804 dans l’Aisne supérieure...
- Mais non, je vous assure, cher ami, c’est André Versaille qui vous appelle de Brussels... Vous m’aviez fait l’amitié de préfacer le Gainsbourg, que j’ai publié jadis dans la collection de Nathalie Skowronek. Évidemment, vous avez oublié.
- Ah oui ! Mais mon cher André, Serge avait mon âge, était un ami et ma cup of scotch, alors que Claudel ne m’a jamais dit un mot et n’est pas ma tasse de thé chinois.
- Bien sûr, mais c’est le José Artur d’antan qui m’intéresse, celui que vous vous ingéniez à cacher depuis des décennies, l’enfant de chœur, fils d’une catholique ultra pieuse, qui avait commencé à vous donner une bonne éducation, avant que vous ne désertiez honteusement le droit chemin.
- Cher éditeur sournois, il y a prescription. Et puis, tout de même, confier Paul Claudel à un petit saltimbanque mécréant, qui n’a jamais été fonctionnaire, et encore moins écrivain (ça se saurait), franchement !
- Pourtant...
- Mais enfin, mon cher ! Peu de ressemblances, vous en conviendrez, entre le plus tonitruant ’’homo erectus devenu sapiens" et moi ; entre ce croyant, élevé par des croyants normaux, et moi, dressé par des croyants incroyables ; lui frappé par la froide mystique à Notre-Dame de Paris, et moi, converti à la laïcité dès l’adolescence à Saint-Germain-des-Prés ; entre lui qui saute à pieds joints, corps et âme, dans le bénitier pour y nager toute sa vie, et moi qui plonge dans le théâtre pour y surfer toute mon existence. »

« Commencer cette préface par un dialogue de cette qualité laisse présager du pire, te fis-je remarquer.
- Oui, mais écoute, après c’est plus sérieux » :

« C’est Jean-Louis Barrault qui m’a fait connaître et supporter, dans les deux sens du terme, la longueur dramatique des pièces de Claudel, montées pour le plaisir gourmet des jeunes metteurs en scène qui prennent leur temps avant de prendre le nôtre.  »

Puis tu t’interrompis :

« Mais, j’ai un problème : je n’ai personne pour dactylographier mon texte. Par contre, mon cher éditeur, je peux te le dicter. »
Et tu commenças à dicter, mi-lecture, mi-improvisation. C’était très drôle, mais par moments, tu hésitais : « Ah, là je n’arrive pas à me relire ! Mais tu vois ce que je veux dire ? » Plusieurs fois. Et à la fin tu me demanderas : « Tu pourras remplir ces quelques blancs, non ? Et puis, si tu trouves que c’est trop long, tu coupes comme tu veux. Je te fais pleinement confiance. »
Comment, devant un tel talent d’improvisateur - et de vrai lecteur ! (car, oui, sous tes dehors de je-m’en-foutiste, tu étais un véritable amoureux de littérature) comment, dis-je, refuser l’honneur d’ajouter quelques lignes de mon cru à cette brillante envolée ?

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Bon, il est temps que j’arrête.
Je pensais ne t’envoyer un cygne d’amitié, et voilà que je t’assène une logorrhée désordonnée.

Ah, mais non !
Je ne peux pas raccrocher avant d’avoir rappelé ton autonécrologie.
Tu savais que l’on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même. Alors, de peur sans doute qu’on ne te salope ta nécro, tu as voulu la rédiger toi-même, et pour couper court à d’éventuelles velléités importunes, tu avais tenu à la rendre publique en la lisant à la radio.

« José Artur, c’est la première fois que vous nous faites de la peine. Vous avez passé votre vie à nous égratigner, à nous prêter votre micro et parfois à nous laisser parler. José dont la mémoire vous permettait de paraître cultivé ; vous dont le sourire remplaçais l’esprit de synthèse ; vous, enfin, dont l’amour de la vie remplaçait l’intelligence.
Vous allez nous manquer un soir ou deux. Votre force, à vous aussi, était de ne rien faire, peut-être, mais de le faire tous les jours. Wolinski a écrit il y a quelques années : "José, tu mourras au micro comme Molière." Vous qui ne parliez que par réminiscences ou citations plus ou moins authentiques, vous serez enterré dans votre dernier trou de mémoire. Votre purgatoire sera votre oubli ; votre enfer sera votre silence ; votre paradis sera votre paresse. Comme tous les êtres irremplaçables, vous le serez très vite, vous l’êtes déjà. La preuve : vous faisiez partie des voix extrêmement chères qui se sont tues, vous n’êtes plus qu’une petite boîte au Colombarium et deux ou trois boîtes à l’INA.
José Artur, je vous souhaite l’au-delà que vous avez mérité. Au hasard des archives de la maison voici quelques flashs d’un bavard qui passait du pistolet à confiture à la vacherie avec la même indifférence souriante.
 »

Adieu cher vieux, je t’aimais bien, tu sais...

André

Rwanda, la vie après - Paroles de mères

Après Paris, nouvelles projections du film à Bruxelles

Chers amis,

Je suis heureux de vous annoncer de nouvelles projections à Bruxelles du film que j’ai réalisé en collaboration avec Benoît Dervaux :

Rwanda, la vie après - Paroles de mères

En salle au Cinéma Aventure :
rue des Fripiers 57, Galerie du Centre Bloc II, 1000 Bruxelles

Séances :

Jeudi 4 décembre 2014 à 15h30
Samedi 6 décembre 2014 à 15h20
Lundi 8 décembre 2014 à 15h20

Si vous nous faites l’amitié de venir nombreux, d’autres séances pourront être programmées.
Et, si vous en avez l’occasion, merci de relayer cette information.

Pourquoi les mères ?

Parce que si l’on sait les atrocités dont furent victimes les Tutsis pendant le génocide de 1994, on perçoit généralement très mal les séquelles qui empêchent encore souvent les femmes rescapées de se reconstruire.
En juillet 1994, le génocide est stoppé. À partir de ce moment, pour les hommes, le calvaire a pris fin. Par contre, pour les femmes, rien n’est terminé. Des centaines de milliers d’entre elles ont été violées – et donc frappées du sida ; ces viols ne sont pas les « dégâts collatéraux habituels » d’une guerre, ce sont des actions de destruction massive, encouragées, voulues, destinées à désespérer une population minoritaire avant de l’exterminer avec une insoutenable cruauté

Le film est constitué des témoignages de six femmes provenant du Rwanda profond. Ces femmes racontent leur parcours, de la fin du génocide à aujourd’hui : la maladie ; l’accouchement d’un enfant de génocidaire ; le rejet par ce qui leur restait de famille pour qui il était inconcevable d’accueillir le fils ou la fille d’un tueur ; leur solitude ; la difficulté pendant des années d’assumer cet « enfant de la haine », avant d’apprendre à l’aimer…
En contrepoint, une fille et un garçon issus des viols de ces femmes, racontent à leur tour ce que fut leur enfance.

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© Jean Thomé

Il y a vingt ans ce génocide s’est déroulé dans l’indifférence générale de la communauté internationale. Aujourd’hui, ces femmes et ces enfants parlent pour la première fois devant une caméra. Je crois qu’il est important de les écouter.

André Versaille

Histoire d’un film

Mon attachement au génocide des Tutsis est né tardivement, en 2001, lorsque, à Bruxelles, j’ai assisté au procès, de quatre Hutus accusés de génocide. La vision de ces rescapés témoignant de leur douleur et des génocidaires tentant de se défendre, m’ont profondément marqués. Depuis, je n’ai plus arrêté de me documenter.
Trois ans plus tard, en avril 2004, je m’envolais pour Kigali en même temps que la jour- naliste Laure de Vulpian (dont je venais de publier le livre Rwanda, un génocide oublié ? Un procès pour mémoire) et qui s’y rendait « couvrir » pour France Culture, les commémorations du 10e anniversaire du génocide.
Là, pour la première fois, j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec des dizaines rescapés, femmes et hommes confondus. Citadins cultivés, ils s’exprimaient en français sur la situation des Tutsis depuis 1959, les discriminations à leur égard, les violences subies depuis 1973 et annoncia- trices du génocide... Mais s’ils parlaient parfois de ce qu’ils avaient personnellement subi, ils ne s’y étendaient pas, et de mon côté je n’osais pas les interroger de manière directe.
À la fin des entretiens, je remerciais bien évidemment mes interlocuteurs pour le temps qu’ils m’avaient consacré. Ils me répondaient invariablement : « C’est moi qui vous remercie. » Je n’y prêtais pas attention, jusqu’au jour où une jeune Tutsie m’a dit : « Ici, on ne parle pas du génocide : le prix de la ‘paix’, et du ‘progrès’, c’est de ‘tourner la page et aller de l’avant’. »
J’ai alors pris conscience d’une chose essentielle que j’avais très mal perçue : la douleur des rescapés coincés dans le silence. Derrière ce que je prenais pour une formule de politesse, il y avait le besoin de parler, non seulement du génocide, mais de la douleur présente, post-gén- ocidaire, dans un pays qui par ailleurs se reconstruisait très bien. Ma vision de la réhabilitation du Rwanda s’est confondue avec la réhabilitation des rues de la banlieue de Kigali, ces rues de terre battue creusées de nids de poule que l’on asphaltait. Mais ce ne sont pas de nids de poule qu’est creusée la route vers le progrès, c’est de nids de douleur, des dizaines et des dizaines de milliers de nids de douleur sur lesquels on passe l’asphalte...
En même temps, j’étais frappé par la rareté des témoignages en regard de l’énormité de l’événement. À cela plusieurs raisons dont la difficulté de traduire sa souffrance par écrit. Écrire est une technique que tout le monde ne possède pas ; par contre, tout le monde sait parler. Et même quand on s’exprime avec difficulté, avec hésitation, la parole touche, frappe. Les silences mêmes sont éloquents. C’est la force du témoignage filmé comme le montre, entre bien d’autres, l’emblématique Shoah. C’est ce qui m’a décidé, dix ans plus tard, à retourner au Rwanda avec ma caméra.

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© Jean Thomé

Lorsque j’ai commencé à parler de mon projet à des connaisseurs du Rwanda, plusieurs d’en- tre eux m’avaient prévenu : « Les Rwandais ne sont pas des Méditerranéens, ils ne parlent pas, ils sont d’une pudeur et d’une réserve que l’on imagine mal. De plus, vous voulez interroger des femmes, et sur le calvaire qu’elles ont subi ? Elles se diront : ‘Qu’est-ce qu’il vient faire, ce muzungu [cet homme blanc] ? Pourquoi s’intéresse-t-il comme ça à nous, vingt ans après ?’ » Je savais cette réputation. Mais trois amies tutsies de Belgique et de France ont été plus encourageantes. « Tout est une question de tact et de contact, m’ont-elles dit en substance. Si tu peux écouter sans a priori et sans jugement, il n’est pas du tout impossible qu’elles se laissent aller à parler. » Et elles m’ont fait l’amitié de me recommander à plusieurs de leurs connaissances susceptibles de me faire rencontrer des rescapées, dont Godelieve Mukasarasi, une Hutue veuve d’un Tutsi.
En 1994, Godelieve Mukasarasi s’était refusée à suivre les mots d’ordre des génocidaires, ce qui l’a bien sûr mise en danger comme traitresse à la cause bahutue. Une « Juste », comme on dit aujourd’hui. Au lendemain de la fin du génocide, elle avait monté toute seule une petite organisation indépendante du pouvoir, sevota, destinée à accueillir les femmes en détresse et à travailler à leur reconstruction en les aidant psychologiquement et en leur permettant de se réinsérer socialement par l’apprentissage d’un métier. C’est elle qui m’a permis de rencontrer des femmes des collines. En vérité, j’ai bénéficié d’une « grâce », comme aurait dit Pascal : non seulement ces Rwandaises ont accepté de me rencontrer et de me parler, mais elles m’ont fait totalement confiance. J’ai pu ainsi m’entretenir avec plus d’une trentaine de rescapées, et ces entretiens duraient plus d’une heure et demie... Les six femmes qui témoignent dans le film font partie de celles-là.
Je suis rentré avec des dizaines d’heures de film. Mais je ne suis pas cinéaste, et les témoigna- ges avaient beau avoir une force incroyable, les images n’avaient pas la qualité professionnelle.
Luc Dardenne, avec lequel je m’étais entretenu de mon voyage, s’est montré très attentif et m’a mis en contact avec Julie Frères, la directrice de production de Dérives (la maison de production des frères Dardenne). Après avoir visionné ensemble les images, nous sommes rapidement convenu qu’il valait la peine de refaire ces entretiens avec la collaboration de professionnels du film.
Julie Frères m’a alors fait rencontrer le réalisateur cadreur Benoit Dervaux, et avec une petite équipe de tournage nous sommes partis au Rwanda.

Ce film est né des nombreux échanges et discussions que j’ai eues avec

Justine Benimana, Boubacar Diop, Beatrice Mukamulindwa, Jean Mukimbiri, Marie Niyonteze et Joëlle Yana.

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© André Versaille

Il est dédié à Godelieve Mukasarasi, fondatrice et coordinatrice de l’Ong SEVOTA
Solidarité pour l’épanouissement des veuves
et des orphelins visant le travail et l’auto-promotion www.sevota.org
qui nous a introduit auprès des rescapées qui témoignent dans le film.
Benoît Dervaux et moi, la remercions
pour sa précieuse et généreuse contribution.
Nous tenons également à exprimer notre profonde gratitude à :
Assumpta Kampororo – Anastasie Kayirangwa – Epiphanie Mukanyonga ainsi qu’à Anastasie – Claudine – Marie-Josée – Marie-Madeleine et Odette (qui ont préféré garder l’anonymat)
pour le courage qu’elles ont eu de nous livrer leurs témoignages.

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© Jean Thomé

Un film de Benoit Dervaux et André Versaille Réalisation Benoit Dervaux Sur une idée et un projet de André Versaille Image Benoit Dervaux Assistants réalisateurs Samuel Sangwa, Philippe Toussaint Son Jean Thomé Montage Jean Thomé Montage son Benoit De Clerck Mixage Jean-Stéphane Garbe Production DERIVES - Julie Freres Directrice de production Sabine Raskin Coproduction RTBF - Unité de Programmes documentaires, Carpe Diem Icare, WIP - Wallonie Image Production - avec le soutien du Parlement francophone bruxellois - produit avec l’aide du Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel de la Fédération Wallonie-Bruxelles

2014 • 72’ • Documentaire • VO français/ kinyarwanda • ST français/anglais • Production et distribution www.derives.bePage du film www.derives.be/rwanda-la-vie-apres

Apostrophé au Rwanda : « Essayez plutôt de comprendre l’apathie de votre monde occidental »

Bonjour à tous.
Voici une réflexion sur notre rapport d’Occidentaux au génocide des Tutsi, que j’ai publiée dans le Huffington Post :
Je serais heureux de lire vos réactions.
Merci.

Comprendre, m’a-t-il dit ?

Ah, parce que vingt ans plus tard vous vous décidez à faire une escapade à Kigali, vous pensez pouvoir comprendre ce qui s’est passé ici ?

Comprendre... Comprendre quoi, exactement ?

Mais d’abord, dites-moi, vous avez fait le pèlerinage à Auschwitz ? Non ? Alors pourquoi le Rwanda ? Vous ne savez pas ? Et bien je vais vous dire pourquoi. Vous êtes venu au Rwanda parce que vous sentez confusément que ce génocide est le vôtre, je veux dire celui de votre génération.

Auschwitz, c’était celui de vos parents. C’était de l’Histoire. Ça vous concernait peut-être, ça ne vous impliquait pas vraiment. Le Rwanda, c’est votre présent. Et en 1994 vous avez été distrait à votre présent, vous avez manqué votre génocide...

Comprendre...

Il n’y a rien à comprendre. C’est très banal, vous savez. Une majorité a décidé d’en finir une fois pour toutes avec une minorité qu’elle accusait de se prendre pour l’aristocratie de la nation. Point.
Inhumanité ? Voyons, mon cher, de quelle planète tombez-vous ? Ouvrez les yeux. Relisez votre Histoire. Le massacre, les viols, le crime de masse, quoi de plus humain ? C’est même le propre de l’humain.

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Je vous l’accorde, ici on a été un peu plus loin que de coutume : nous avons affaire à un génocide. Remarquez que ce n’est jamais que le troisième ou le quatrième du siècle, selon que vous comptiez ou non ce que l’on a appelé l’auto-génocide cambodgien. (« Auto-génocide », quelle trouvaille, non ?) N’empêche, ce n’est pas le premier et nos amis Hutu n’ont rien inventé d’original, sinon le genre : le « génocide agricole », le « génocide de proximité », comme l’a défini Jean Hatzfeld.

Comprendre...

Comme si le tourisme humanitaire pouvait faire comprendre. Mais vous ne pourrez même pas entamer le mystère de ce qui s’est passé ici.

Allons, essayez plutôt de comprendre l’autre mystère, plus compact encore, celui de l’apathie de votre monde occidental. Oh, bien sûr, bien sûr, les Occidentaux ne sont pas les seuls à être restés gourds. Les Asiatiques, les Arabes, les Africains, la terre entière a détourné le regard. Mais les Occidentaux, c’est autre chose, ce sont les champions des droits de l’Homme !

Où étaient-ils, il y a vingt ans, ces athlètes de la compassion ? Nulle part, ils ne savaient ni comment se positionner ni que penser : il vous a manqué la grande puissance occidentale que vous adorez détester, et à partir de laquelle le choix du combat devient simple. Oui, vous avez besoin d’ennemi pour vous sentir vivre. Personne à haïr, dès lors personne à soutenir - et encore moins à sauver. À croire que la compassion chez vous est fille de la haine...

Je sais, c’est quelque chose de difficile à regarder en face pour un humaniste perpétuellement bourrelé de remords de ce qu’il n’a même pas commis, mais que sa race, sa classe et son aisance mettent mal à l’aise le temps d’une entrevision lucide. À demi instruit, à demi conscient, à demi sincère, éperdument citoyen et délicieusement culpabilisé... Ah, la culpabilité occidentale !

Quelle belle invention que cette espèce de cilice qui vous irrite le coeur, juste ce qu’il faut.

Allons, ne vous frappez pas, je vous charrie. Après tout, vous ne devez pas être ce qu’il y a de plus mauvais dans votre espèce. Seulement ce qu’il y a, disons de plus soft : une cervelle d’assez bonne qualité, suffisamment souple pour pouvoir à chaque évènement trouver la position raisonnablement inconfortable.

Qu’est-ce qui vous surprend au juste ? Ah, ce qui vous choque ce ne sont pas tant les tueries mais la planification de ce génocide. C’est ça ? Vous pensiez quoi ? Que les nègres étaient décidément inférieurs aux aryens ? Allons, décrassez-vous, mon vieux ! Abandonnez vos vieilles théories sur l’inégalité des races. C’est très démodé, vous savez.

Notez que je vous comprends. Les massacres sauvages, c’est bien dans leurs mœurs, mais cette capacité organisationnelle rapide, cette efficacité exemplaire, les nègres ne vous y avaient pas habitué. Vous avez raison, nous ne sommes pas ici devant un chapelet de pogromes commis de-ci, de-là au petit bonheur la chance et dont les guerres sont coutumières.

Non, ce fut une action cohérente, aboutie, menée avec zèle selon des instructions données par des organisateurs décidés, méthodiques.

Les nazis avaient inventé le génocide industriel ; le Hutupower a réhabilité et réintroduit la dimension humaine dans le génocide. Et reconnaissons-le, l’opiniâtreté quotidienne, la conscience professionnelle et la bonne volonté avec lesquelles ses exécutants ont accompli leur mission, forcent l’admiration. Et le courage a été récompensé. Avec les armes les plus rudimentaires du monde, la machette et la lance (et quelques grenades, tout de même), ces artisans ont fait mieux que les industriels. Entre 800 000 et un million de morts en quelque cent jours. Cinq fois plus performant que les nazis avec leurs chambres à gaz et tout leur bataclan sophistiqué.

Et bien, voulez-vous que je vous dise ? Le fait que, malgré les progrès de la science et de la technique, l’homme nu, armé de sa seule détermination, de son seul enthousiasme, l’emporte sur la machine, rend optimiste quant à la capacité d’adaptation de l’espèce humaine.

PS : J’ai fait, depuis 2004, plusieurs séjours au Rwanda où j’ai a rencontré beaucoup de rescapés.
Je viens de terminer (en collaboration avec Benoit Dervaux) un film qui sera programmé sur la RTBf dans quelques semaines, sur la douleur des femmes tutsi :

« Rwanda, la vie après. Les mères parlent »

composé de témoignages de rescapées du génocide : les viols, le sida, l’accouchement des « enfants du malheur » [sic], donc le rejet par la famille, la stigmatisation, la solitude et la honte…

Je reviendrai bientôt vous parler de mes rencontres au Rwanda - sur ce site, mais aussi sur mon Facebook où je créerai une page consacrée au génocide des Tutsi et en particulier à la situation des femmes.

Merci pour votre attention.

Vos réactions sont plus que bienvenues sur ce site ou sur mon Facebook sur lequel ce texte est également publié.

André Versaille

Jacques Le Goff est mort…

Jacques Le Goff est mort…

Jacques Le Goff nous a quittés.
J’ai envie de parler de lui. Non pour m’étendre sur son œuvre qui a nourri tous ceux que l’Histoire passionne (d’autres que moi viennent de le faire dans la presse), mais pour parler de l’homme que j’ai eu la chance de connaître et d’éditer.

J’avais fait sa connaissance vers la fin des années soixante-dix, grâce à l’historien Philippe Ariès. À cette époque, je préparais une collection d’Histoire aux éditions Complexe que j’avais fondées quelques années plus tôt, et je souhaitais m’entretenir de ce projet avec des historiens dont l’œuvre me nourrissait.

Si Jacques Le Goff fut un des premiers grands historiens à qui j’avais voulu exposer mon projet, c’est parce que, bien qu’auteur de livres érudits, il accordait une grande importance à la vulgarisation de qualité. En témoigne l’émission « Les lundis de l’Histoire » qu’il présentera pendant des décennies sur France Culture. Or, mon ambition était de publier des livres à destination du grand public, qui reprendraient les événements importants de l’Histoire, mais en les traitant en tant que révélateurs d’une société, de sa mentalité et de son idéologie : l’événement, ses causes et ses conséquences, mais aussi ses mythes, son écho dans l’imaginaire social, la rumeur et les bruits.
Cette idée, je voulais la soumettre à l’historien qui avait toujours cherché à comprendre les sensibilités et l’imaginaire, qu’était Jacques Le Goff, persuadé qu’il pourrait immédiatement en relever les faiblesses.

Je me souviens bien de notre première rencontre dans son appartement de la rue Monticelli. Il m’avait reçu avec une très grande gentillesse, dans un bureau encore plus encombré de livres et de papiers que le mien. Il avait lu – et annoté ! – les quelques pages que je lui avais envoyées. Il se montra critique, mais bienveillant et même encourageant au point de me conseiller de publier ces futures titres (bien qu’inédits) directement en format de poche. Nous avons évoqué des noms d’auteurs possibles et lorsque j’eus mentionné celui d’Henri Michel, ancien vrai résistant et grand historien de la Seconde Guerre mondiale, je vis son visage s’éclairer. « Ah, oui ! », me dit-il, puis après quelques secondes : « Vous savez, il fut mon professeur d’histoire au lycée de Toulon. Et je crois bien que je lui dois au moins pour partie, mon goût pour l’histoire. Lorsque vous le verrez, vous pourrez vous recommander de ma part. » La conversation fut assez longue et très agréable. Je repartis heureux : ses remarques m’avaient stimulé.
En me reconduisant à la porte, il eut l’imprudence de me dire de ne pas hésiter à revenir le voir. Je décidai de ne pas prendre cette invitation pour une formule de politesse, et un mois plus tard, je suis allé le retrouver.

Ce jour-là, il était particulièrement de bonne humeur. Après l’avoir informé sur l’état d’avancement de mon projet de collection dont le nom que j’avais trouvé, La Mémoire des Siècles , lui plut, nous avons conversé à bâtons rompus.
Il me parla, et avec quelle chaleur, d’Henri Pirenne, regrettant que son Histoire de Belgique fût si mal connue des Français : « À part Mahomet et Charlemagne, les Français n’ont rien lu de votre grand historien ! » Puis, nous avons abordé l’Europe et la guerre froide. Il me raconta son séjour à Prague en 1948, au moment du « Coup de Prague » qui fit basculer le pays dans l’orbite soviétique. Cette expérience vécue le préservera pour toujours de céder à l’illusion communiste.

Je me souviens encore (était-ce ce même jour ou une autre fois ?) comment, au détour de la conversation, nous nous sommes retrouvés sur trois centres d’intérêt communs : l’Italie à l’aube de la Renaissance, le roman historique, et Héloïse et sainte Claire. Ainsi sommes-nous passés sans transition de Giotto à l’Ivanhoé de Walter Scott, et de l’amour au temps du romantisme à l’amour médiéval.
Il aimait écrire l’Histoire, mais aussi la raconter ; il parlait non de son goût pour l’Histoire mais de « son envie d’Histoire ». J’aimais l’écouter. Avec lui, l’érudition prenait vie et le « sombre moyen âge » les couleurs des enluminures.

Nous nous sommes revus plusieurs fois. Si sa conversation faisait toujours mes délices, c’est autre chose qui m’attachera à lui : sa relation avec son épouse polonaise Hanka, que je découvrit plus tard. Il l’avait rencontrée vers 1960 à Varsovie où il l’épousa en 1962.
En les voyant ensemble la première fois, je perçus ce presque rien qui témoigne de l’amour chez un couple (qui, en l’occurrence, n’avait vraiment rien d’ostensible). Leur mutuelle prévenance, si discrète, me touchait.
Quelques visites plus tard, je compris que l’ardeur européenne de Jacques Le Goff n’était pas idéologique : la coupure avec ce que l’on appelait alors « les démocraties populaires de l’Est » (trois mots, trois mensonges, comme le disait à l’époque Milan Kundera) il la vivait, et lorsqu’il en parlait, il y avait dans son regard une nuance de mélancolie. Quand, quelques années plus tard, le Mur fut abattu, sa joie ne fut pas qu’intellectuelle…

Comme on l’imagine, je me suis bien gardé de l’interroger frontalement sur cette belle relation, mais au cours de nos conversations, il lui arrivait de me livrer quelques bribes qui témoignaient du profond attachement qui liait le couple.
Mais fin 2004, Hanka, âgée seulement de 70 ans, décède. Jacques Le Goff est effondré. « Comment continuer à vivre sans Hanka ? », seront les dernier mots du beau livre que l’historien amoureux consacra à son aimée : « Ce livre est un livre d’amour et un acte de mémoire, écrit-il. Mais il est d’abord la tentative de refaire vivre, dans l’individualité de sa personne et de son existence, une femme. » (Jacques Le Goff, Avec Hanka, éd. Gallimard)

Ce livre m’impressionna : l’amour discret que j’avais perçu chez ce couple éclatait là, éperdument.
J’avais voulu écrire à Jacques Le Goff pour lui témoigner de mon émotion après cette lecture. Je n’ai jamais osé.

André Versaille

Lettre à Plantu à propos de Dieudonné


Bonjour à tous,

Je viens de publier, sur Huffington Post une Lettre ouverte à Plantu suite au débat qu’il a eu avec Alain Finkielkraut sur l’affaire Dieudonné.

Je la reprends ici, parce que je crois que la position de Plantu est emblématique d’un certain égarement des esprits. Je considère Plantu comme un dessinateur humaniste qui, avec son association Cartooning for peace souhaite travailler, à son niveau, à favoriser la Paix dans le monde.
Or, ce même homme semble ne pas voir la haine diffusée par Dieudonné, ni les conséquences de celle-ci dans le climat délétère que nous traversons.
Je crois que si une partie du public de Dieudonné est constituée de « fachos », d’antisémites, d’admirateurs de Soral, etc., il y en a une autre, non négligeable, faite d’homme et de femmes qui ne sont ni antisémites ni haineux, qui vont aux spectacles de la Main d’or comme on va voir une comédie de boulevard, et qui ne comprennent pas qu’on les en empêche ; à côté de ceux-là, d’autre des gens ont décidé que n’importe quelle censure, quelle que soit la criminalité des propos, sonne définitivement le glas de la liberté d’expression, voire menace les fondements de la démocratie. Rien que ça.
C’est donc à l’intention de ces deux publics que je remets le couvert. Et à ceux qui me reprocheraient de revenir encore sur les mêmes arguments, je leur ferai la même réponse que faisait Voltaire dans ce cas : « Je vous le répéterai cent fois s’il le faut, jusqu’à ce que vous l’entendiez. »

Par ailleurs, vous retrouverez Voltaire qui tient toujours son blog, et Boutros Boutros-Ghali et Shimon Peres qui poursuivent leur débat : L’État d’Israël est né, l’État palestinien a avorté, mais c’est aussi le temps de la décolonisation et bientôt celui de l’émergence du tiers-monde.


La lettre à Plantu

Mon cher Jean,

Je m’adresse à vous à propos de l’affaire Dieudonné. En vertu de nos relations amicales, et parce que je vous tiens non seulement pour l’un des caricaturistes les plus drôles mais surtout parce que vous avez toujours pris garde à ne jamais tomber dans la haine.

Je vous ai écouté lors de votre débat télévisé avec Alain Finkielkraut, et je vous avoue avoir été très surpris.

Je comprends tout à fait qu’au nom de la liberté d’expression, vous vous insurgiez contre l’interdiction faite à Dieudonné de poursuivre son spectacle, quand bien même il y proférait les propos violemment antisémites que vous savez. Je vous dis d’emblée que de mon côté, je n’étais pas du tout favorable à cette interdiction ; je considère qu’il faut résolument contrer cette vague nauséabonde, mais non par l’interdiction  : l’arsenal juridique français existant permet de poursuivre et condamner ce type d’acte sans devoir recourir à l’interdiction. Je ne vous cache pas que cette position de principe s’accompagne de raisons d’efficacité : aux yeux d’esprits « mal armés » sinon faibles, toute censure fait du censuré un héros et un martyr à la fois.

Si donc je comprends votre position, je m’étonne que vous minimisiez à ce point les propos anti-juifs de Dieudonné.

Ai-je vu ses spectacles, me demanderez-vous ?

Oui, sur Internet. Le phénomène Dieudonné m’intéresse depuis plusieurs années, je fais donc partie des centaines de milliers de d’internautes qui regardent ses spectacles et ses vidéos en tout genre sur Youtube. J’ai dû en voir au bas mot plus de 300 depuis 2008. Sans compter les vidéos de Soral et celles de la campagne électorale où "l’humoriste" représentait le Parti antisioniste. Je prétends donc pouvoir parler de Dieudonné en connaissance de cause.

Vous dites qu’il se « moque » tout autant des autres religions et d’autres religieux que les juifs. Ce n’est pas exact. D’abord, il ne s’attaque pas aux juifs en tant que groupe religieux mais en tant que groupe « ethnique » malfaisant et avec les « arguments » et les termes des antisémites de l’époque de l’affaire Dreyfus, des nazis et des négationnistes.

De plus, ce n’est pas de l’ironie qu’il déploie vis-à-vis des juifs, mais de la haine, une haine obsessionnelle, compacte. Et je défie quiconque de me montrer des charges aussi haineuses assénées par Dieudonné sur les protestants, les musulmans ou les bouddhistes. D’ailleurs, si cela avait été le cas, il n’aurait pas créé un Parti politique dont le seul programme est de lutter contre le « sionisme », mais un parti "antisystème" généraliste (pour autant que ce mot de "système" ait une signification).

On a prétendu que c’est son amour pour les Palestiniens qui l’a peut-être porté à être un rien excessif. Cependant, même l’Association France Palestine Solidarité dénonce Dieudonné comme un "imposteur raciste [qui] n’est pas l’ami du peuple palestinien" :

« Dieudonné n’est pas un simple humoriste, c’est avant tout un militant politique d’extrême-droite. Et il y a une spécificité. Avec une forme d’expression particulière (humour), un vocabulaire pseudo-révolutionnaire (anti­système), et une cible du style fasciste des années 30 (le complot du « pouvoir juif mondial », de la finance mondiale, de l’axe Israël-USA) (...). L’AFPS condamne et rejette toute instrumentalisation de la cause palestinienne au service de délires complotistes racistes qui font le jeu de ses adversaires. »

Encore une fois, votre opposition à la censure du spectacle de Dieudonné peut être parfaitement légitime ; c’est d’ailleurs la position de la Ligue des Droits de l’Homme pour qui l’interdiction du spectacle de « l’humoriste » est « lourde de conséquences pour la liberté d’expression », et celle, parmi d’autres, d’Edwy Plenel.

Mais avec une différence notable, c’est que si la Ligue ou Edwy Plenel, condamnent l’action de Manuel Valls, c’est sans la moindre ambiguïté qu’ils fustigent les propos de Dieudonné. « Valls est le meilleur propagandiste de l’antisémite Dieudonné », dit Plenel qui parle de « l’abjection de M. Dieudonné », de « ce pitre qui ne fait pas rire », etc.

Ma perplexité vient du fait que non seulement vous ne condamnez pas la haine de Dieudonné, mais que vous la niez, alors que, comme je l’ai souligné au début de cette lettre, vous-même, dans vos dessins (je dois connaitre pratiquement toute votre œuvre) ne cédiez jamais à la haine : vos traits peuvent être drus, féroces mêmes, je n’y ai jamais décelé la moindre haine.

Vous parlez d’humour de la provocation. Savez-vous que c’est le même argument complaisant qu’invoquaient certains lorsque qu’en 1993 et au début de 1994, des démocrates s’alarmaient des propos « d’humoristes » de Radio Mille collines ? Cette radio « jeune », « non conventionnelle », « drôle » avec des blagues tout le temps. Une radio « tellement plus vivante » que la radio officielle « si compassée... » Cependant, la plupart de ces « histoires de rire » étaient dirigées, et avec quelle haine !, contre les Tutsis. Mais bien sûr, « les Tutsis, évidemment méprisants, ne supportaient pas la moindre critique... »

En l’occurrence, il n’y a, bien évidemment, aucun de danger de génocide. Un tel rapprochement serait d’ailleurs insultant pour le million de Tutsis massacré il a 20 ans. Pour autant, n’y a-t-il vraiment pas de raison de s’inquiéter lorsque le « jour de la colère » on a vu des manifestants hurler des slogans antisémites que l’on avait plus entendus en France depuis la Deuxième Guerre mondiale ? Rien à voir avec Dieudonné ? Il serait difficile de le prétendre après avoir vu avec quelle chaleur ces manifestants accueillaient Alain Soral.

Pour tout vous dire, votre refus de voir chez Dieudonné ce déferlement de haine permanent me parait relever, de fait, d’une banalisation coupable des propos de « l’humoriste » et d’un aveuglement quant aux conséquences que ce discours martelé sur la toile à jets continus peut avoir sur notre société en ce moment fragilisée et dans une Europe en crise qui s’empoisonne de partis extrémistes.

Voilà mon cher Jean, les réflexions qu’a généré votre prestation télévisée.

Amicalement,

André V.

PS : Vous avez invoqué Voltaire.
Premièrement, cette citation (sempiternellement répétée par Meyssan et Soral) "Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire" est aussi apocryphe que fameuse. Mais surtout, elle ne cadre nullement avec les positions du patriarche de Ferney, qui certes luttait pour l’instauration de la tolérance, mais qui ne se serait jamais battu pour défendre les jansénistes, les convulsionnaires et autres fanatiques de tout poils. Bien au contraire, les Lumières qui commençaient alors doucement à pleuvoir sur l’Europe ne rassuraient guère le philosophe qui voyait combien la civilisation policée du XVIIIe siècle (qui ne concernait bien sûr qu’une minorité de sujets) restait menacée du retour de la barbarie à cause du fanatisme toujours à l’œuvre. Oui, bien avant Brecht, Voltaire aurait pu dire que « le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde ».


Ceux que ce débat intéresse pourront se reporter à ma page Facebook où plusieurs internautes ont commenté cette Lettre en sens divers.
Et je serais heureux d’y poursuivre le débat avec vous, non pas tellement sur Dieudonné lui-même, bien sûr, mais pour ce que cette affaire révèle de l’état actuel de notre société. Je vous en remercie.

Bienvenue à vous

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Après le site des éditions Complexe et celui d’André Versaille éditeur, je me suis décidé à créer un site personnel, avec le désir de dresser quelque chose qui ressemblerait à un bilan provisoire (à mi-mandat) de mes principales activités éditoriales depuis quelque quarante ans, et d’établir un lien avec ceux qui ont bien voulu s’intéresser à ces activités.

Ce site est loin d’être achevé : bien des pages sont encore en construction. Je l’enrichirai régulièrement, suivant mon tempérament, à la petite semaine.

En plus des rubriques, vous trouverez, chaque lundi, à la façon d’un feuilleton hebdomadaire, un chapitre du livre 60 ans de conflit israélo-arabe . Dans ces entretiens croisés que j’ai eu le plaisir – et aussi l’honneur (n’ayons pas peur des grands mots) de mener en 2006, Boutros Boutros-Ghali et Shimon Peres revisitent ensemble « leur » histoire. Librement, fermement, mais animé du respect de deux adversaires qui après s’être combattus, ont fini par s’estimer, ils confrontent à la fois leurs perceptions des événements et leurs analyses géopolitiques. Et c’est passionnant.

En outre, comme je viens de commettre un Autodictionnaire Voltaire pour la collection de Pierre Assouline chez Omnibus, je me suis amusé à en tirer des passages que je publierai en forme de blog à raison de trois billets par semaine (les mercredi, jeudi et vendredi). Allez donc y jeter un coup d’œil, vous verrez combien ce « classique » est notre contemporain. Et avec quelle force de conviction il nous interpelle sur des sujets qui, pour beaucoup d’entre eux, continuent de nous concerner.

Dernière chose, mais importante : l’année 2014 ne sera pas seulement celle du centenaire de la guerre 14, elle sera aussi celle du vingtième anniversaire du génocide qu’on a voulu ignorer voire nier : celui perpétré contre les Tutsis au Rwanda.
Ces derniers mois je me suis rendu par trois fois au pays des Mille collines pour recueillir les témoignages de rescapées tutsies afin d’en tirer un film.

Je serais heureux de vous en parler le mois prochain.

D’ici là, tant qu’il est encore temps, je vous fais tous mes vœux.

André Versaille

Post-scriptum : Sensible aux échanges, je serais très content de retrouver des traces de vos passages par quelques mots, quelques phrases ou plus (auxquels je répondrai bien évidemment).

À adresser, si vous le voulez bien, à :

info@andreversaille.com

Toutes vos critiques sont les bienvenues – même les positives.

Merci !