Bonjour à tous,

Voici le vingt-cinquième billet de mon feuilleton
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Les musulmans ne sont pas des bébés phoques

De notre déni considéré comme l’un des beaux-arts

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25. De Sartre à Badiou, l’émergence d’une scolastique new look ?

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Dans mon billet d’hier, je vous entretenais de la lutte de Voltaire contre l’esprit scolastique, ce frein à la liberté de penser. Question : et si aujourd’hui nous avions favorisé, chez nous, l’émergence d’une scolastique new-look ? Si, à l’instar de la pensée d’autrefois prisonnière des dogmes, la nôtre s’était également enfermée et enferrée dans une idéologie éthérée déclarée « progressiste » ? « Je veux regarder les faits avant d’adhérer à une grille idéologique d’analyse », dis-je. On me répond : « Utilise la grille idéologique d’analyse pour comprendre les faits. »
(…)
Les faits sont têtus, répète-on. Comme ils sont dociles, au contraire ! C’est l’idéologie qui est têtue. Prenons un exemple, tiré des Réflexions sur la question juive de Sartre[2], afin de montrer comment l’idéologie peut gauchir un raisonnement, si brillant qu’il paraisse.

Le philosophe explique qu’« on ne trouve guère d’antisémitisme chez les ouvriers » et que « la majorité des antisémites se trouve au contraire dans les classes moyennes, c’est-à-dire parmi les hommes qui ont un niveau de vie égal ou supérieur à celui des Juifs, ou, si l’on préfère, parmi les non-producteurs (patrons, commerçants, professions libérales, métiers de transport, parasites [sic]). Le bourgeois en effet ne produit pas : il dirige, administre, répartit, achète et vend ; sa fonction est d’entrer en relation directe avec le consommateur, c’est-à-dire que son activité se fonde dans un constant commerce avec les hommes, au lieu que l’ouvrier, dans l’exercice de son métier, est en contact permanent avec les choses. Chacun juge de l’histoire selon la profession qu’il exerce. Formé par son action quotidienne sur la matière, l’ouvrier voit dans la société le produit des forces réelles agissant selon des lois rigoureuses. Son « matérialisme » dialectique signifie qu’il envisage le monde social de la même façon que le monde matériel. Les bourgeois, au contraire, et l’antisémite en particulier ont choisi d’expliquer l’histoire par l’action de volontés individuelles. N’est-ce pas de ces mêmes volontés qu’ils dépendent dans l’exercice de leur profession ? […] L’antisémitisme, phénomène bourgeois, apparaît donc comme le choix d’expliquer les événements collectifs par l’initiative des particuliers.  »

Le raisonnement est parfait. Il ne correspond nullement à la réalité. Sartre ignore délibérément ce que Jules Isaac avait appelé « l’enseignement du mépris », à savoir l’antisémitisme catholique qui depuis des siècles tenait les Juifs pour responsables de la crucifixion du Christ et les persécutaient en tant que déicides. Et bien évidemment, ce credo était partagé par l’ensemble des catholiques, toutes classes confondues, prolétaires compris.

Prenons un autre exemple tiré des réflexions d’un philosophe contemporain à succès : Alain Badiou. « Faisons exactement l’analyse des choses, préconisait Voltaire, et ensuite nous tâcherons de voir, avec beaucoup de défiance, si elles portent quelques principes[5]. » Beaucoup trop lent pour Badiou. Face aux échecs successifs des régimes communistes, et aux drames épouvantables que ces totalitarismes ont produits, il ne perd pas son temps à étudier les faits. Il s’entête à proclamer que peu importe ceux-ci puisque de toute façon « l’hypothèse communiste » reste valable. Peut-on d’ailleurs la juger sur seulement soixante-dix petites années de pratiques, demande-il ? Ce serait comme affirmer que l’Inquisition espagnole résume deux mille ans d’existence de l’Idée chrétienne[6].

On remarque que Badiou fait l’économie de l’accélération de l’Histoire et récuse d’emblée toute nécessité de procéder à quelque inventaire que ce soit. Il n’est pas question pour lui de rompre avec la vulgate qui considère le marxisme comme l’« horizon indépassable de notre temps », ainsi que le déclarait son maître Sartre. Il persiste, signe et demeure le communiste maoïste qu’il fut. En ce qu’il choisit l’idéologie contre les faits avérés, il pense en scolastique : la parole communiste a remplacé la parole d’évangile ; aux dogmes ecclésiastiques se sont substitués des dogmes communistes aussi péremptoires que les précédents, dans une vision d’un monde ultralibéral partagé d’évidence entre dominants et dominés.

Nous mesurons là le conformisme d’une pensée idéologique fossilisée caractérisée par la croyance que les événements s’enchaînent nécessairement selon un processus prévisible parce que déterminé, obéissant à une loi fixée d’avance. Une pensée idéologique décidée à s’affranchir délibérément de tout fait et de toute expérience dont elle estime n’avoir rien à apprendre. La réalité que tout un chacun peut percevoir est écartée au bénéfice d’une autre réalité plus vraie mais cachée à nos yeux de profanes.

Car il existerait une logique de l’Histoire, un chemin de fer historique qui sera nécessairement parcouru, malgré des détours incompréhensibles au non-initié toujours dupe de ses cinq sens. Alors le prêtre de cette idéologie brandira le concept éclatant qui contredira tout fait tangible : il ne s’agit pas de regarder, mais de poursuivre une réflexion hors sol, d’autant plus séduisante… Lire la suite

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Rappel des précédents billets :

1. De notre irrépressible besoin de rallier le parti des idiots utiles
2. « Non seulement nous avions tort, mais c’étaient nos adversaires qui avaient raison. »
3. Dieu que l’émancipation était belle au temps des colonies !
4. De la gueule de bois des décolonisés
5. De la dictature sans faille : une nécessité patriotique
6. De la guerre d’Algérie, à l’origine de notre engagement tiers-mondiste
7.Du facteur religieux du FNL, une ignorance du monde intellectuel progressiste
8. Démocratie ! Laïcité ! Des discours à l’usage des Occidentaux
9. « Personne ne voulait savoir la torture et l’absence totale de démocratie »
10. De notre posture de dominants repentis
11. De l’esclavage condamné ou ignoré selon l’identité des esclavagistes
12. De la colonisation arabe-musulmane, un fait historique mal connu en Occident
13. Un syndrome colonial ?
14. Du retour inattendu de la tyrannie religieuse
15. Sommes-nous en guerre contre le terrorisme islamiste ?.
16. Si nous sommes en guerre est-elle de religion ?
17. De l’illusion de croire que l’on choisit ses ennemis
18. Allahuakbar Charlie !
19. Une manifestation pétainiste ?
20. Je suis Charlie versus Je ne suis pas Charlie
21. De l’héritage de Voltaire et de ce que nous n’en avons pas fait
22. De la religion utilisée comme idéologie
23. « Mais d’abord, écrasez l’Infâme ! »
24. D’une scolastique, l’autre, en sautant par-dessus les Lumières

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Titres des prochains billets :

Lundi 10 avril : 26. De la Révolution, sainte, libératrice et purificatrice
Mardi 11 avril : 27. Du retour à notre événement fondateur, la Révolution soviétique
Mercredi 12 avril : 28. De ces étranges procès en sorcellerie

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Merci pour vos lectures, et surtout n’hésitez pas à laisser vos commentaires et vos critiques sur la page même des billets afin de susciter le débat !
(Cliquer sur le petit phylactère à la droite du titre du billet).

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André Versaille

www.andreversaille.com

© André Versaille — 2017

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