Bonjour à tous,

Voici le quatre-vingt-troisième billet de mon feuilleton
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Les musulmans ne sont pas des bébés phoques

Pour en finir avec notre déni !

http://andreversaille.blog.lemonde.fr
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À ceux qui prennent ce feuilleton en cours, je les invite à commencer par lire l’Avertissement, puis les deux premiers billets qui les éclaireront sur mon propos :

1. De notre irrépressible besoin de rallier le parti des idiots utiles
2. « Non seulement nous avions tort, mais c’étaient nos adversaires qui avaient raison. »

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83. Pourquoi cette sombre attirance pour un islam ultra-conservateur ?

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Beaucoup s’étonnent de ce que la violence et la cruauté des djihadistes n’empêchent pas de jeunes Occidentaux d’adhérer à Daech. En réalité, c’est précisément ce fanatisme qui déclenche et excite la fascination. C’est par sa barbarie assimilée à la terreur révolutionnaire, à un feu purificateur que le djihadisme séduit. L’islam est devenu la dernière promesse du Grand Soir. Il a supplanté et pris la place de toutes les précédentes révoltes. Il a de plus qu’elles une dimension transcendante, divine, qui l’autorise à exiger de ses adeptes le sacrifice suprême.

Par ailleurs, pour barbare qu’elle soit, l’organisation État islamique n’en est pas moins un mouvement qui suit une logique politique et agit selon son propre agenda en fonction d’un programme cohérent et une communication redoutablement efficace. De multiples enquêtes ont montré que la séduction islamiste n’agit plus uniquement sur des jeunes musulmans de banlieue à la dérive, socialement et familialement fragilisés, ceux que l’on appelait naguère les « sans père ni repère », et à qui tout avenir semblait bloqué. Ayant su adapter sa propagande à de nouvelles cibles, l’État islamique recrute aujourd’hui des jeunes de conditions et de situations très diverses. De surcroît, il est le seul mouvement idéologique capable de séduire et d’attirer de plus en plus d’hommes, mais aussi de nombreuses femmes[1], grisés par son discours, et ce jusqu’au sein même des populations qu’il entend soumettre. Quant à ses affidés, nous ne pouvons plus l’ignorer, ce ne sont pas nécessairement des dingues ou des marginaux.

Fort du caractère sacré de sa mission, Daech a réussi à imposer à ses recrues un engagement auquel il faut subordonner jusqu’aux liens de la famille nucléaire : on te critiquera, on t’insultera, on te dira que tu te laisses influencer, que tu es manipulé, que tu as subi un lavage de cerveau ; ce sont des épreuves que tu devras supporter, pour entrer dans l’armée d’Allah et participer à la destruction d’un monde dégénéré pour en bâtir un neuf débarrassé de toute pourriture. Cette exigence ne dissuade guère l’apprenti djihadiste, elle l’enflamme et le pousse à vouloir se montrer à la hauteur de la mission subversive divine. L’argument est d’autant plus convaincant pour les bourgeois occidentaux candidats à la conversion qui veulent rejoindre Daech (un quart à un tiers des djihadistes sont des convertis, selon Olivier Estèves[2]) que notre culture « progressiste » ne cesse de chanter la subversion. Inutile même de préciser ce qu’il s’agit de subvertir : il faut « être subversif », manière de montrer que l’on ne fait pas partie de la masse des embourgeoisés. « Mutins de Panurge », disait Philippe Muray…

Contrairement à ce que beaucoup imaginent, cette furieuse contestation du modèle démocratique occidental ne s’inscrit pas dans un cadre archaïque, mais dans une certaine modernité. En témoigne la motivation d’une part apparemment non négligeable des jeunes candidats au départ pour la Syrie qui présentent leur engagement comme un acte « humanitaire ». Que celui-ci soit ou non pervers ne change rien à l’affaire. S’agit-il d’acquérir la « vertu » ? Nous savons, au moins depuis Robespierre, que l’aspiration à la vertu assume la terreur. Quoi qu’il en soit, ces « candidats au martyre » se mobilisent pour une cause qui leur parle comme aucune autre, jusqu’à non pas risquer leur vie, mais à délibérément se suicider pour elle.

Le rapport Obin témoigne de ce que, comme dans la plupart des pays musulmans, Oussama Ben Laden est devenu, chez les jeunes des « quartiers d’exil  », la figure emblématique d’un islam conquérant. Le djihadisme assurerait la revanche symbolique des laissés-pour-compte du développement en rejetant en bloc les valeurs de la civilisation occidentale.

Cela étant, la question sur laquelle nous continuons de débattre est celle de savoir pourquoi cette révolte de jeunes, en France et dans l’Europe de l’Ouest, s’est traduite par une radicalisation religieuse musulmane fanatique, et non, par l’adoption, par exemple, d’une idéologie ultragauchiste ou fasciste ?

Le politologue spécialiste de l’islam Olivier Roy[3] parle d’une « révolte générationnelle nihiliste  ». Il estime que ce n’est pas l’islam qui s’est radicalisé, mais les jeunes radicaux qui se sont islamisés, et que ceux-ci auraient tout aussi bien pu jeter leur dévolu sur une autre idéologie. Il ajoute que « le terrorisme n’est pas une conséquence du salafisme[4] ». Quant à l’efficacité du discours salafiste, Roy l’explique par sa valorisation, chez ces jeunes, de ce qui devrait au contraire les déprécier, à savoir leur ignorance de la religion musulmane. Cette impéritie devient un gage d’innocence : ce que tes parents t’ont transmis n’est pas le véritable islam (l’absence de fanatisme dans la foi des parents témoigne de la dégénérescence de leur croyance) ; nous allons t’enseigner la vraie Voie de Mahomet, et tu la comprendras mieux qu’eux parce que tu n’es pas contaminé par un islam corrompu. En les sortant symboliquement de leur indigence culturelle, les salafistes font accéder ces jeunes au rôle de détenteurs et de passeurs de la vérité divine. On comprend, dès lors, la perte chez ces derniers de tout sentiment de respect pour leurs parents, et l’imminence de leur rupture avec la famille.

Que certains jeunes Français, de culture musulmane ou convertis, mus par un mélange de malaise et de haine diffusé notamment par les réseaux sociaux, se soient saisis de la religion musulmane pour donner un semblant de sens à leur révolte est bien sûr tout à fait probable. Cependant, à considérer cette radicalisation comme un phénomène uniquement générationnel et propre aux sociétés occidentales (ce sont nos jeunes, et c’est notre système qui en a fait des djihadistes, entend-on souvent), sans tenir compte de l’environnement mondial qui voit la sphère islamique se radicaliser un peu partout dans le monde, revient à considérer, à l’instar d’Edwy Plenel, le problème du djihadisme en France comme franco-français. Est-il si évident que des jeunes de banlieue ne subissent pas (ou très peu) l’onde de choc produite par la vague djihadiste mondiale ? Olivier Roy signale que beaucoup de ces jeunes ignorent pratiquement tout de l’islam. Je veux bien le croire, mais est-ce significatif ? Nombre de soixante-huitards et post-soixante-huitards se sont engagés dans des combats gauchistes ou communistes sans avoir lu Marx.

Mercredi prochain, je vous entretiendrai de la vision que des tiers-mondistes peuvent avoir de cette question.

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En librairie :

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Mercredi 21 février : La prégnance de l’idéologie tiers-mondiste sur la question des jeunes djihadistes français.

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[1] La performance est d’autant plus remarquable que, comme on le sait, les islamistes considèrent ouvertement la femme inférieure à l’homme, vouée à lui obéir et à se plier à ses désirs. Or, on voit de plus en plus de femmes et de jeunes filles non seulement partir en Syrie rejoindre les djihadistes, mais tenter également de perpétrer des attentats en Occident.
[2] Professeur d’histoire britannique à l’université de Lille, auteur 
avec Romain Garbaye de Le Multiculturalisme britannique au XIXe siècle : enjeux, débats, politiques, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2017.
[3] Auteur notamment de Le Djihad et la Mort, Paris, Seuil, 2016.
[4] OlivierRoy, « C’est la radicalisation de cette jeunesse qui m’intéresse. », 
entretien avec Cécile Daumas, Libération, 14 avril 2016.
202.
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Rappel des précédents billets :

1. De notre irrépressible besoin de rallier le parti des idiots utiles
2. « Non seulement nous avions tort, mais c’étaient nos adversaires qui avaient raison. »
3. Dieu que l’émancipation était belle au temps des colonies !
4. De la gueule de bois des décolonisés
5. De la dictature sans faille : une nécessité patriotique
6. De la guerre d’Algérie, à l’origine de notre engagement tiers-mondiste
7.Du facteur religieux du FNL, une ignorance du monde intellectuel progressiste
8. Démocratie ! Laïcité ! Des discours à l’usage des Occidentaux
9. « Personne ne voulait savoir la torture et l’absence totale de démocratie »-
10. De notre posture de dominants repentis
11. De l’esclavage condamné ou ignoré selon l’identité des esclavagistes
12. De la colonisation arabe-musulmane, un fait historique mal connu en Occident
13. Un syndrome colonial ?
14. Du retour inattendu de la tyrannie religieuse
15. Sommes-nous en guerre contre le terrorisme islamiste ?.
16. Si nous sommes en guerre, est-elle de religion ?
17. De l’illusion de croire que l’on choisit ses ennemis
18. Allahuakbar Charlie !
19. Une manifestation pétainiste ?
20. Je suis Charlie versus Je ne suis pas Charlie
21. De l’héritage de Voltaire et de ce que nous n’en avons pas fait
22. De la religion utilisée comme idéologie
23. « Mais d’abord, écrasez l’Infâme ! »
24. D’une scolastique, l’autre, en sautant par-dessus les Lumières
25. De Sartre à Badiou, l’émergence d’une scolastique new look ?
26. De la Révolution, sainte, libératrice et purificatrice
27. Retour à notre événement fondateur, la Révolution soviétique
28. De ces étranges procès en sorcellerie
29. D’un livre coup de tonnerre
30. De cette invention de la CIA : les camps de concentration soviétiques
31. De Simone de Beauvoir et de sa justification de la violence révolutionnaire
32. De la Terreur rouge employée comme arme contre une classe vouée à périr et qui ne s’y résigne pas
33. Du procès Kravchenko
34. Des intellectuels ralliés au PCF et de l’importance de ne pas désespérer Billancourt
35. De Sartre et du rapport attribué au camarade Khrouchtchev
36. De l’arrivée de Soljenitsyne, son Archipel du Goulag sous le bras
37. Du rejet de Staline de la glorification de Mao
38. De l’intelligentsia parisienne conquise pas les maos
39. D’un remake : après Staline, Mao
40. De Sollers et des telqueliens patinant joyeusement entre contestation maoïste et mondanités structuralistes
41. Des Habits neufs du président Mao
42. Du terrorisme tenu pour une réaction d’opprimés
43. Du sentiment de l’humiliation et de l’auto-victimisation
44. Du monde islamique vu comme un gigantesque Clichy-sous-Bois
45. De la conviction que les islamistes finiront par nous rejoindre
46. De l’islamisme mouvement idéologique souverain de restauration
47. Le djihadisme, fruit de l’islam : le témoignage par l’histoire du wahhabisme
48. L’islamisme, résultante de l’échec de la décolonisation et du nationalisme nassérien
49. La démocratie dans le monde musulman
50. Notre mantra : « Attention, islamophobie ! »
51. Le terme d’islamophobie son origine et son instrumentalisation
52. La lutte contre l’islamophobie, une stratégie mondiale
53. Les ravages provoqués par l’application d’une loi anti-blasphème
54. Le multiculturalisme, fruit d’un tiers-mondisme dévoyé ?
55. Les coquetteries poétiques d’un haut-fonctionnaire multiculturaliste
56. Quand Kamel Daoud est accusé d’islamophobie
57. Le viol et le déshonneur de certains sociologues « progressistes ».
58. « Le culturalisme est l’arme des terroristes ! »
59. Le racisme, le pire des maux ?
60. Cet étrange antiracisme nouvelle mode
61. La laïcité battue en brèche par l’antiracisme..
62. Les droits de l’homme en terre d’islam
63. Edwy Plenel en Brigitte Bardot
64. Tout pour les musulmans, rien par les musulmans ?
65. L’islamisme, un problème en France ou dans le monde ?
66. L’Islamisme rien à voir avec l’islam ?
67. « L’assimilation est une injonction terrifiante ! »
68. Du passé faisons table rase, et en avant pour la grande lessive….
69. L’UE, victime de l’absence de tout « roman européen » ?
70. Vers une culture rikiki ?
71. Vers une culture rikiki ? (Suite)
72. Tariq Ramadan stratège : « Il faut intérioriser la sensibilité des musulmans de France ! »
73. Tariq Ramadan : « Les droits du croyant opposés aux droits humains ? »
74. D’un sacré, l’autre
75. Le communautarisme, effet du multiculturalisme.
76. Une société d’accueil excluante et raciste ?
77. Un réseau de prédateurs sexuels pakistanais, connu des services de police, laissé libre d’agir par peur d’être considérés comme islamophobes.
78. Une dissonance identitaire traduite en contestation violente
79. L’École face à l’obscurantisme religieux : ce que révèle le Rapport Obin
80. Dans plusieurs écoles, des pans entiers de l’enseignement sont refusés par des élèves
81. Refus de la mixité et sexisme.
82. De l’antisémitisme et de la francophobie dans certaines cités sensibles

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Merci pour vos lectures, et surtout n’hésitez pas à laisser vos commentaires, vos critiques ou témoignages sur la page même des billets afin de susciter le débat !
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André Versaille

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