Bonjour à tous,

Voici le soixante-treizième billet de mon feuilleton
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Les musulmans ne sont pas des bébés phoques

Pour en finir avec notre déni !

http://andreversaille.blog.lemonde.fr
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À ceux qui prennent ce feuilleton en cours, je les invite à commencer par lire l’Avertissement, puis les deux premiers billets qui les éclaireront sur mon propos :

1. De notre irrépressible besoin de rallier le parti des idiots utiles
2. « Non seulement nous avions tort, mais c’étaient nos adversaires qui avaient raison. »

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73. Tariq Ramadan (suite) : « Les droits du croyant opposés aux droits humains ? »

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Aujourd’hui, nous sommes confrontés à des comportements culturels et religieux musulmans dont plusieurs sont contradictoires avec nos valeurs. Intérioriser la sensibilité musulmane majoritaire impliquerait pour les sociétés d’accueil occidentales d’accepter l’instauration de « droits du croyant » qui contrebalanceraient les droits humains, et de réserver, en opposition à nos principes de société laïcisée, une large place à une religiosité importée et à des dogmes, avec l’obligation de respecter certaines pratiques assimilées à des « bonnes mœurs »1, mais aussi à la justice. Il est impossible, dans un État de droit, d’accepter des lois coraniques discriminatoires qui signeraient l’infériorité de la femme et nous amèneraient à une inégalité de traitements juridiques entre les citoyens2. Intégrer cette sensibilité et ces « droits du croyant » provoquerait un bouleversement législatif qui nous amènerait à devoir observer des prescriptions religieuses considérées comme sacrées, et dont la transgression serait pénalisée au même titre que le racisme ou l’appel à la haine. Peut-on intégrer dans notre droit des conceptions qui le nieraient ? Sommes-nous prêts à assumer l’inégalité de droits entre hommes et femmes, la pratique de l’excision3, le châtiment de l’apostasie, voire le crime d’honneur ?

Réfléchissons sur ce dernier exemple. En Occident, notre « sensibilité » nous amène – à tort ou à raison – à condamner le crime passionnel beaucoup moins sévèrement que le crime crapuleux ou le meurtre d’enfant. Dans plusieurs États musulmans qui appliquent la charia, la « sensibilité » fait que le crime d’honneur est souvent jugé avec mansuétude. Sommes-nous prêts à « intérioriser cette sensibilité » jusqu’à montrer de l’indulgence pour un homme qui aurait assassiné sa femme ou sa sœur coupable d’adultère ?

Du point de vue culturel, la « sensibilité musulmane » peut également entrer en conflit avec la « sensibilité » démocratique. Je prendrai l’exemple de la contestation de la représentation de la tragédie de Voltaire, Le Fanatisme ou Mahomet, montée par Hervé Loichemol en 2005 à Saint-Genis-Pouilly (Suisse) sous protection policière, et qui fut d’abord interdite de représentation à Genève en 1993. Voici les arguments donnés par Tariq Ramadan dans sa lettre ouverte en faveur de la « non-représentation » de la pièce de Voltaire4. Ils sont révélateurs de la manière dont l’islamologue entend défendre l’intégration de la « sensibilité musulmane » en Europe : « Aux abords des espaces intimes et sacrés, ne vaut-il pas mieux parfois s’imposer le silence ? Il se peut que la pièce ne provoque aucune manifestation ni aucun dérapage visible mais soyez assurés que ses conséquences affectives seront bien réelles ; ce sera une pierre de plus dans cet édifice de rejet et de haine dans lequel les musulmans sentent qu’on les enferme. »

Ramadan reconnaît la probabilité que cette représentation ne provoque « aucune manifestation ni aucun dérapage visible »,mais il nous « assure » (sur quelle base ?) de conséquences « affectives » (qu’entend-il par ce mot vague entre tous, il ne le précise pas). Il parle d’un « édifice de rejet et de haine » (« édifice » : « ensemble vaste et organisé », nous dit Le Robert), dans lequel, prétend-il, « les musulmans sentent qu’on les enferme ». Ces arguments relèvent de l’impressionnisme, du ressenti et de l’émotionnel, comme si les musulmans étaient prisonniers de leurs émotions et incapables de réflexion rationnelle. Par ailleurs, Ramadan déclare avoir enseigné Voltaire, y compris Le Fanatisme. Il n’ignore donc pas que l’homme de Ferney, qui détestait les monothéismes, considérait l’islam avec cent fois moins d’hostilité que le judaïsme et le christianisme ; et que, sous couvert de parler de Mahomet, la tragédie traite en réalité du fanatisme catholique (les jansénistes ne l’avaient que trop compris puisqu’ils firent pression sur le parlement pour interdire la tragédie). Par ailleurs, l’islamologue répète, sur tous les plateaux de télévision où il est invité, qu’il faut que les musulmans cessent de se victimiser. Étant donné à la fois sa connaissance de Voltaire et le crédit dont il jouit auprès des musulmans occidentaux, pourquoi Tariq Ramadan n’a-t-il pas saisi l’occasion de la représentation de cette pièce (qui, loin d’être athée (théiste, Voltaire n’aimait pas du tout l’athéisme , se borne à dénoncer la trahison de la religion par des fanatiques), afin justement de tenter de convaincre son public qui « se sent enfermé », de s’ouvrir à la culture française et à la tolérance ? Ce refus de faire de la pédagogie signifierait-il que Tariq Ramadan ne croit pas les musulmans capables d’autonomie de jugement et d’esprit critique ?

Mardi, j’aborderai la notion de « sacré ».

Mardi 14 novembre : Le sacré, quel sens ?

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Vient de paraître :

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1 Sophie Roselli, « Hani Ramadan parle dans une école et crée le malaise », Tribune de Genève, 9 juin 2016.
2 Hani Ramadan, « La charia incomprise », Le Monde, 9 septembre 2002.
3 Cette tribune ayant choqué nombre de lecteurs, Le Monde en justifia la publication dans un article de Robert Solé (paru le 14 septembre) qui se terminait par ces mots : « Dans le doute, il faut faire confiance à la capacité du lecteur à réagir, lui laisser la liberté de s’indigner. Sachant que certains textes peuvent être redoutablement contre-productifs. Qui ont été les plus accablés à la lecture de l’exposé de Hani Ramadan ? Ceux des Occidentaux qui considèrent l’islam comme une religion rétrograde ? Ou les musulmans qui tentent de convaincre du caractère pacifique et tolérant de leur religion ?  »
4 Tahar Ben Jelloun, Le Terrorisme expliqué à nos enfants, Paris, Le Seuil, 2016.
5 Ibid.
6 Ibid.
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Rappel des précédents billets :

1. De notre irrépressible besoin de rallier le parti des idiots utiles
2. « Non seulement nous avions tort, mais c’étaient nos adversaires qui avaient raison. »
3. Dieu que l’émancipation était belle au temps des colonies !
4. De la gueule de bois des décolonisés
5. De la dictature sans faille : une nécessité patriotique
6. De la guerre d’Algérie, à l’origine de notre engagement tiers-mondiste
7.Du facteur religieux du FNL, une ignorance du monde intellectuel progressiste
8. Démocratie ! Laïcité ! Des discours à l’usage des Occidentaux
9. « Personne ne voulait savoir la torture et l’absence totale de démocratie »
10. De notre posture de dominants repentis
11. De l’esclavage condamné ou ignoré selon l’identité des esclavagistes
12. De la colonisation arabe-musulmane, un fait historique mal connu en Occident
13. Un syndrome colonial ?
14. Du retour inattendu de la tyrannie religieuse
15. Sommes-nous en guerre contre le terrorisme islamiste ?.
16. Si nous sommes en guerre, est-elle de religion ?
17. De l’illusion de croire que l’on choisit ses ennemis
18. Allahuakbar Charlie !
19. Une manifestation pétainiste ?
20. Je suis Charlie versus Je ne suis pas Charlie
21. De l’héritage de Voltaire et de ce que nous n’en avons pas fait
22. De la religion utilisée comme idéologie
23. « Mais d’abord, écrasez l’Infâme ! »
24. D’une scolastique, l’autre, en sautant par-dessus les Lumières
25. De Sartre à Badiou, l’émergence d’une scolastique new look ?
26. De la Révolution, sainte, libératrice et purificatrice
27. Retour à notre événement fondateur, la Révolution soviétique
28. De ces étranges procès en sorcellerie
29. D’un livre coup de tonnerre
30. De cette invention de la CIA : les camps de concentration soviétiques
31. De Simone de Beauvoir et de sa justification de la violence révolutionnaire
32. De la Terreur rouge employée comme arme contre une classe vouée à périr et qui ne s’y résigne pas
33. Du procès Kravchenko
34. Des intellectuels ralliés au PCF et de l’importance de ne pas désespérer Billancourt
35. De Sartre et du rapport attribué au camarade Khrouchtchev
36. De l’arrivée de Soljenitsyne, son Archipel du Goulag sous le bras
37. Du rejet de Staline de la glorification de Mao
38. De l’intelligentsia parisienne conquise pas les maos
39. D’un remake : après Staline, Mao
40. De Sollers et des telqueliens patinant joyeusement entre contestation maoïste et mondanités structuralistes
41. Des Habits neufs du président Mao
42. Du terrorisme tenu pour une réaction d’opprimés
43. Du sentiment de l’humiliation et de l’auto-victimisation
44. Du monde islamique vu comme un gigantesque Clichy-sous-Bois
45. De la conviction que les islamistes finiront par nous rejoindre
46. De l’islamisme mouvement idéologique souverain de restauration
47. Le djihadisme, fruit de l’islam : le témoignage par l’histoire du wahhabisme
48. L’islamisme, résultante de l’échec de la décolonisation et du nationalisme nassérien
49. La démocratie dans le monde musulman
50. Notre mantra : « Attention, islamophobie ! »
51. Le terme d’islamophobie son origine et son instrumentalisation
52. La lutte contre l’islamophobie, une stratégie mondiale
53. Les ravages provoqués par l’application d’une loi anti-blasphème
54. Le multiculturalisme, fruit d’un tiers-mondisme dévoyé ?
55. Les coquetteries poétiques d’un haut-fonctionnaire multiculturaliste
56. Quand Kamel Daoud est accusé d’islamophobie
57. Le viol et le déshonneur de certains sociologues « progressistes ».
58. « Le culturalisme est l’arme des terroristes ! »
59. Le racisme, le pire des maux ?
60. Cet étrange antiracisme nouvelle mode
61. La laïcité battue en brèche par l’antiracisme..
62. Les droits de l’homme en terre d’islam
63. Edwy Plenel en Brigitte Bardot
64. Tout pour les musulmans, rien par les musulmans ?
65. L’islamisme, un problème en France ou dans le monde ?
66. L’Islamisme rien à voir avec l’islam ?
67. « L’assimilation est une injonction terrifiante ! »
68. Du passé faisons table rase, et en avant pour la grande lessive….
69. L’UE, victime de l’absence de tout « roman européen » ?
70. Vers une culture rikiki ?
71. Vers une culture rikiki ? (Suite)
72. Tariq Ramadan stratège : « Il faut intérioriser la sensibilité des musulmans de France ! »
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André Versaille

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